Voile et dévoilement


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Discours de M. Jean-Pierre Mahé, délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres

La transparence est un luxe de l’innocence. C’est pourquoi au Jardin d’Eden, elle était superflue et néanmoins omniprésente. Adam et Ève n’en avaient nulle notion, puisqu’ils n’avaient rien à voiler ni à dévoiler. « L’homme et la femme étaient nus et n’en éprouvaient pas de honte » (Gn 2, 25). Et pour cause : car leur nudité était à la fois opaque et transparente. La gloire dont le Créateur les avait couronnés (Ps 6, 8) était si rayonnante qu’elle eût ébloui tout regard indiscret. Elle les couvrait d’un voile immatériel, plus impénétrable que la plus dense des étoffes.

Non point toutefois aux yeux du véritable héros de cette histoire, le plus sage des vivants que le Seigneur Dieu avait créé dans le Jardin (Gn 3, 1), c’est-à-dire le serpent, seule conscience critique du Paradis. Lui au moins n’avait nul besoin de croiser le regard de la femme pour percer à jour toutes ses pensées. Enroulé derrière elle dans l’arbre de la connaissance, il admirait sa chair diaphane et sa longue chevelure, sachant bien qu’il lui suffirait d’attendre pour voir, comme l’écrit Paul Valéry, « le long d’un dos si frais, / Frémir la désobéissance ». Mais une fois décelée cette impulsion secrète, le rusé reptile devrait se montrer persuasif pour transformer la tentation en péché accompli. C’est ici que se superpose, à la transparence innocente de la première femme, une transparence contrefaite, celle du tissu de mensonge ou du voile cousu de fil blanc, où il empêtre sa victime pour la faire trébucher dans la faute : « Elle chancelle, la grande urne ! ».

La trame du tentateur est à l’origine de la transparence artificielle, la gaze, le tulle et autres dentelles si prisés des créateurs de mode. Mais leur invention ne suivit pas aussitôt la chute. Elle exigea un surcroît de concours diabolique ! Comme le pagne, en feuilles de figuier, que se cousirent Adam et Ève, dépouillés de leur gloire première (Gn 3, 7), voilait à peine leur piteuse nudité, le Créateur leur tailla des tuniques de peau (Gn 3, 21), opaques, mais quelque peu épaisses, et tenant plus de l’emballage que de la haute couture. Il fallut attendre, selon le Livre d’Enoch, que les Anges déchus s’éprissent des belles Caïnites, qui leur extorquèrent le secret des fines mousselines et des modesties vaporeuses, si commodes pour feindre la pudeur tout en se dévoilant.

En réalité cette transparence suggestive a plus à cacher qu’à montrer : elle se délecte de l’illusion des sens. Elle égare la vue pour mieux éblouir l’intellect. Elle gomme les imperfections de la chair pour créer le mirage d’une forme parfaite, qui n’existe évidemment plus dans le bas monde où nous vivons.

Si l’on admet l’existence d’un drame primordial – péché originel ou catastrophe cosmogonique –, on jugera que l’aveuglement des consciences individuelles et l’opacité des relations sociales sont une fatalité inéluctable. Au contraire, si l’on veut y voir des accidents de l’histoire, le processus devrait être réversible. Le rêve d’un ordre social tout à fait transparent a hanté l’Orient bien avant l’Occident. À toutes les époques – et non pas seulement de l’Âge des Lumières à Karl Marx ou à Mao Zedong –, des penseurs en ont esquissé la figure et des révolutionnaires ont tenté de l’instaurer par la persuasion ou par la contrainte.

Pour souligner l’intemporalité du phénomène, son ubiquité culturelle et géopolitique, nous citerons l’exemple du végétarien communiste Mazdak, dans l’Empire sassanide du VIème siècle de notre ère. Constatant que le monde est issu d’un mélange de bonne lumière et de ténèbres mauvaises, Mazdak souhaitait rendre à l’âme sa clarté native, engloutie dans l’obscurité de la chair. C’est pourquoi il interdisait toute consommation de chair animale. Grâce à cette diète, les ombres de la conscience s’estomperaient peu à peu, et nos personnes, émaciées par l’ascèse, deviendraient moralement transparentes. Dès lors, plus de secrets entre nous, plus de vie privée, plus de mariage institutionnel et plus de propriété. Chacun serait l’égal de tous et saurait tout de son voisin.

Cette transparence égalitaire ruinait les trois fonctions traditionnelles de la société iranienne – royale, militaire et productive. Si Kavadh, le grand roi sassanide, feignit un moment de soutenir Mazdak, ce fut uniquement pour abattre les princes ; mais aussitôt ce but atteint, il ouvrit les « Portes de fer » du Grand Caucase et laissa les Huns écraser les débordements populaires. Mazdak périt, mais il fallait aussi éradiquer sa doctrine. C’est pourquoi, sur ordre du roi, les chantres épiques procédèrent à une véritable damnatio memoriae. L’Arménien Moïse de Khorène, auditeur de leurs déclamations publiques, les a entendus brocarder l’hérétique en persiflant « Sa bonne conduite qui n’était pas bonne, / Son art de faire que le mensonge ne pût être pris en défaut, / Les services que lui rendaient les démons ». Un être aussi diabolique méritait un châtiment exemplaire. C’est pourquoi, Hrouden, le dieu de l’orage, l’enchaîna au sommet d’une haute montagne, à l’égal des monstres pervers et des plus célèbres réprouvés de la mythologie.

Dans sa célèbre synthèse sur l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, Jean Starobinski a montré que la transparence cristalline recherchée par le philosophe dans tous ses écrits aurait pour conséquence, si jamais elle était atteinte, de rendre l’être humain tout à fait invisible. Comment peut-on paraître aux yeux de ses semblables, si l’on ne fait pas tache sur la limpidité du ciel ? Nous avons besoin d’une certaine dose de ténèbres pour être perçus comme des individus distincts. Sans cela, nous serions intérieurs les uns aux autres ; il nous serait impossible de ressentir l’extériorité, c’est-à-dire l’existence objective de ceux qui nous entourent. Qu’on l’appelle « discrétion », « vie privée » ou « mensonge », cette part d’opacité est nécessaire à la manifestation du groupe social, sans lequel les rapports humains seraient impossibles.

Y aurait-il néanmoins quelque Dieu omniscient, plus intérieur à nous que nous-mêmes, qui nous percerait entièrement à jour et nous verrait comme ni autrui ni nous-mêmes ne nous sommes jamais vus ? Redoutable confrontation, selon Grégoire de Narek, le mystique arménien de l’an mille !  « Point de manteau pour se voiler / Ni de masque pour déguiser, / Ni feints discours pour s’approcher, / Ni travestissements pour tromper, / Ni de pied assez prompt pour fuir, /Ni de dos pour faire demi-tour / Ni de bouche à plaquer par terre, / Ni souterrains pour se tapir : / Car devant Toi est nu tout ce qui est couvert, / Étalé au grand jour, ce qui est invisible ! ».

Cette transparence menace les fondements mêmes de l’être. Selon le prophète Jérémie (Jr 4, 23-24), la perspicacité divine ébranle la création tout entière : « Je regarde la terre », dit l’Éternel, « et voici le chaos ; / Je regarde les cieux : ils perdent leur lumière ; / Je regarde les monts : les voici qui vacillent ».

Pourtant, depuis qu’il a goûté à l’arbre de la connaissance, l’homme a conçu l’espoir d’une science transgressive, qui lui permettrait de tout voir du regard même de Dieu. Pour le prémunir contre le danger de cette perspicacité déstabilisante, le Créateur a fait en sorte que, selon la formule d’Héraclite, « la Nature aime à se cacher ». Dans son admirable essai sur Le Voile d’Isis, Pierre Hadot a décrit ce qu’il nomme l’approche « orphique » de la Nature. Elle consiste à déchiffrer, grâce à la transparence des symboles, les secrets cachés sous le voile.

On prétend ainsi, dans l’Orient hellénistique, découvrir les liens de sympathie qui unissent toutes les parties de l’univers et tous les niveaux de l’existence, de l’immense à l’infime, et du plus humble au plus élevé. Loin de se limiter à des recherches circonscrites, cette entreprise de total dévoilement remet en cause la fixité des genres, la distinction des espèces, la singularité des individus. Elle aspire au rétablissement de la fluidité primordiale, qui permet le passage de l’Un au Tout, et postule du même coup la possibilité de revenir du Tout à l’Un.

Pour apprendre à déchiffrer le grand livre de la Nature, les sages se lancent dans la quête métaphorique d’un écrit introuvable qui renferme tous ses secrets. Chercher le livre, c’est d’abord découvrir l’esprit en soi ; mais c’est aussi appréhender la structure cachée du temple de l’univers. Le prologue d’un écrit magique alexandrin met en scène un pharaon qui ordonne à des savants de déchiffrer les stèles sacerdotales de Thot, jalousement protégées par un talisman. Puis il construit, pour abriter cette révélation, un sanctuaire à sept portes, comme les sept métaux et les sept planètes. Sur la dernière porte, il fait peindre le serpent Ouroboros, qui, en se dévorant la queue, donne l’image de l’unité du Tout. Quiconque désirera accéder aux secrets, devra pénétrer dans le temple en franchissant les sept portes. Il parviendra ainsi, par la pensée, jusqu’au huitième ciel, au-dessus des sphères planétaires.

Le moteur de cette ascension est l’émerveillement. « Qu’il ne cesse de chercher celui qui cherche », dit L’Évangile gnostique selon Thomas (§ 2), « Et quand il aura trouvé, il s’émerveillera et il règnera sur le Tout ». S’émerveiller, c’est adopter le point de vue du Créateur de la Genèse qui constate la beauté de chacune de ses créatures au fur et à mesure que sa parole les appelle à l’existence. Les interprètes hellénistiques de la Bible hébraïque ne voyaient aucune contradiction entre les « allégories » de Moïse, tour à tour transparentes ou énigmatiques, et l’enseignement de Platon, selon qui les choses matérielles ont été façonnées par le Démiurge sur le modèle des idées, elles-mêmes ordonnées en fonction du Bien.

Dans ces conditions, les corps sensibles deviennent le voile transparent des formes intelligibles qui remontent jusqu’à Dieu. De même que les hiéroglyphes donnent à l’initié une représentation immédiate et totale des concepts, ainsi les formes matérielles signifient les idées qui conduisent à la source ultime de l’être. Un moment en vogue chez les Pères de l’Église, cette théorie néoplatonicienne fut condamnée au XIème siècle, parce qu’elle aboutissait à élaborer une sorte de théologie naturelle indépendante de la révélation biblique.

Jean Italos, prince des philosophes de Constantinople, qui attirait les foules en commentant Porphyre, Jamblique et Proclus, fut interdit d’enseignement en 1080. Une bonne part de sa doctrine eût péri s’il n’avait eu des élèves géorgiens. En effet, à la différence des empereurs byzantins, qui imposaient à tous leurs sujets la même orthodoxie chrétienne, le roi de Géorgie, David le Reconstructeur (1089-1125), comprit, au début du XIIème siècle, qu’il devait accepter, en Transcaucasie, la coexistence du judaïsme, de l’islam et des diverses confessions chrétiennes, géorgienne, arménienne ou syriaque. Pour cela, il se mit en quête d’une sorte de vérité primordiale, antérieure à la division des cultes. C’est pourquoi il chargea Arsen, un disciple de Jean Italos, de créer au monastère d’Iqalto une prestigieuse école de philosophie. C’est là que fut instruit Chota Roustavéli, auteur du Chevalier à la peau de panthère, chef d’œuvre absolu de la poésie géorgienne. Cette épopée romanesque est un déchiffrement « orphique » des symboles de l’univers.

Tout en célébrant l’amour courtois de ses preux héros pour leurs dames, Chota déclare d’emblée ses intentions métaphysiques : « Je parle de l’amour passion, qui relève du rang suprême : / celui qui tâche de l’atteindre en peut subir de grandes peines ». Le poète avait recueilli chez Denys l’Aréopagite, l’écho de la dialectique du Banquet de Platon : de l’amour des beaux corps, on s’élève à la contemplation des belles idées, puis de là jusqu’au bien. « Le sage Dionos », écrit-il, « dévoile ce qui est caché : / Dieu n’engendre que le seul bien, jamais le mal il ne fait naître ! / Réduisant le mal à l’instant, au bien il donne la durée. / Ôtant le manque au bien suprême, il en rend la source parfaite ».

Au-delà du divertissement, le récit vise donc à soulever le voile des apparences passagères, pour déchiffrer par transparence les réalités éternelles. En alternant deux couples d’amoureux, nocturne et diurne, Chota dépeint les deux faces de l’amour – passion dévorante et fatale, qui retranche de la société des hommes Tariel, le chevalier à la peau de panthère, et le rapproche de l’animalité ; ou au contraire, force sublime, qui incite le héros Avtandil à se dépasser sans relâche. Le contraste des comportements humains prend alors une dimension cosmique : il manifeste le principe caché de la cohérence du monde, où le croisement d’éléments opposés –clairs ou ténébreux, chauds ou froids, secs ou humides, lourds ou légers – fait coexister les contraires.

Sous le modèle de l’État, régenté par son monarque, transparaît le gouvernement de la Providence. Le déchiffrement des symboles restaure l’unité de l’être : le Tout est Un et l’Un est Tout. Notre microcosme intérieur s’égale au macrocosme. Le ciel et la terre se reflètent mutuellement. Je ne résiste pas au plaisir de citer ici la vieille traduction versifiée (1621), par Clovis Hesteau de Nuysement, de la Table d’émeraude, attribuée à Hermès Trismégiste dans le prologue romanesque d’un manuscrit arabe du Xème siècle : « C’est un point assuré plein d’admiration, / Que le haut et le bas n’est qu’une même chose, / Pour faire d’une seule, en tout le monde enclose, / Des effets merveilleux par adaptation ». L’opacité disparaît, la Nature dévoile entièrement ses secrets.

Cette transparence totale n’est pas l’apanage exclusif des poètes et des artistes. Elle s’offre à quiconque sait regarder les choses comme s’il les voyait pour la première fois. D’un seul coup se déchire l’écran d’accoutumance et d’utilitarisme qui s’interpose entre le monde et nous. La brume s’évapore, l’air devient transparent, l’horizon s’élargit. Quand bien même on n’aurait en vue qu’un objet minuscule – la structure d’un cristal ou l’aile d’un papillon – le voici relié au Tout dont il est détaché, à l’ensemble de l’univers. Ainsi s’écarte le voile des apparences contrefaites et se constate la véritable transparence.

Je sais bien qu’aujourd’hui la question du voile est d’une récurrence chronique et que la transparence des gouvernants est un débat en vogue. Plus on se crispe sur ce genre de problème, et moins on en perçoit la solution. C’est pourquoi j’ai pris mes distances avec l’actualité, non pour esquiver le débat, mais pour en découvrir les racines cachées dans l’histoire de la pensée, telle qu’elle se déploie dans des cultures exotiques ou anciennes, qui ne sont étrangères à la nôtre que superficiellement. À chacun de juger si la réponse qui s’esquisse est suffisamment transparente.

Jean-Pierre Mahé


Jean-Pierre Mahé est un orientaliste, philologue, historien du Caucase et historien des religions.

Licencié en philosophie et en lettres classiques (Sorbonne), agrégé de grammaire, diplômé en arménien (INALCO), docteur en études latines (Strasbourg), diplômé de l’École des langues orientales anciennes (copte, arménien, géorgien) de l’Institut catholique de Paris et enfin docteur ès lettres (Strasbourg), il a consacré sa thèse, Hermès en Haute-Égypte, à des écrits hermétiques inédits en copte et en arménien. De 1975 à 1977, il a séjourné en Arménie pour étudier les manuscrits arméniens du Matenadaran d’Erévan.

Il a enseigné dans divers établissements : Sorbonne, Université de Strasbourg, Université d’État d’Erevan, INALCO, Institut catholique, Université Laval de Québec et Université Harvard. Depuis 1988, il est directeur d’études à la section des sciences historiques et philologiques de l’École pratique des Hautes études. Il a été élu membre des Académies nationales des sciences d’Arménie en 1991 et de Géorgie en 1996, ainsi que membre correspondant de l’Académie britannique en 2012. Il est docteur honoris causa de l’Université Laval depuis 2007.

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