Au péril de la transparence


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Discours de Jean Clair, délégué de l'Académie française

L’expérience est commune, sinon triviale : on aperçoit à quelques pas de soi une femme que l’on chérit, on se précipite – et l’on se brise la tête contre une porte de verre que l’on n’avait pas vue. La transparence est périlleuse. C’est un leurre. Cependant, élevons le propos.

La nouvelle de Maupassant, Le Horla, contient un épisode étrange : pris de soif après avoir été victime d’un cauchemar, le narrateur prend une carafe pour se désaltérer :

« Je la soulevai en la penchant sur mon verre : rien ne coula. Elle était vide ! Je ressentis une émotion si terrible [...] que je tombai sur ma chaise ! Puis je me redressai d’un saut pour regarder autour de moi [...] éperdu d’étonnement et de peur devant le cristal transparent…  ( Maupassant, Contes et nouvelles, Albin Michel, 1957, p. 1104.).

La transparence du cristal, au lieu de renvoyer à la transparence de son contenu, un peu d’eau, est devenue une transparence stérile, un vide, et non plus la transparence d’un liquide frais et pur.
La scène annonce, dans le même récit, une autre expérience du vide, celle où l’écrivain, se regardant dans l’eau d’un miroir, voit le miroir, mais ne voit pas son visage : le miroir est vide, sans reflet.
La transparence est le début de l’horreur. Être transparent, c‘est ne plus exister. C’est une version de l’homme qui a perdu son ombre, l’homme transparent est un Peter Schlemihl.
Un autre exemple à l’époque romantique : dans Faust, Wagner, son assistant, fabrique dans son éprouvette de petits hommes faits de cristaux transparents, qui sont les homoncules, les hommes de l’avenir.
La carafe, le cristal, le verre, l’éprouvette, la glace, le miroir : autant d’outils ou de métaphores de la transparence, autant d’objets qui signifient la stérilité, l’artifice, l’épouvante.
L’image du corps de verre est prise pour la première fois je crois comme métaphore de la folie, dans ses Méditations, par Descartes, lorsqu’il évoque « ces insensés de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu’ils [...] s’imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre ».
Déjà, dans le Discours, Descartes faisait allusion au déraisonnable désir « d’avoir des corps d’une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux ». Il sait par ailleurs l’attrait qu’exerce sur l’esprit la matière translucide, métaphore occulte, dans l’ordre de l’étendue, de la lucidité de l’évidence, dans l’ordre de la pensée : « Cette transmutation de cendres en verre me semblant être aussi admirable qu’aucune autre qui se fasse dans la nature. » (V. Jacques Darriulat , « Descartes et la mélancolie » , in Revue Philosophique, oct.-déc. 1996 )

Un texte de peu d’années antérieur à celui de Descartes avait fait de l’homme au corps de verre le héros d’une nouvelle en forme de fable, « Le Docteur Vidriera », l’une des Nouvelles exemplaires que publie en 1613 Miguel de Cervantès. C’est l’histoire d’un jeune homme extraordinairement doué pour les choses de l’esprit, mais tout aussi extraordinairement indifférent aux choses de l’amour. Brillant étudiant à Salamanque, il séduit « une Dame du mestier qui vint faire séjour à la ville ». Celle-ci, constatant que notre petit grimaud « estoit plus attentif à ses livres qu’à faire l’amour », lui donne à manger du « cotignat », c'est-à-dire du coing (en espagnol, le coing se dit membrillo), dans lequel « par le conseil d’une Morisque, elle mit un charme », c’est-à-dire un philtre amoureux. Le docteur Thomas tombe aussitôt terrassé et, après une crise qui se prolonge six mois durant, le corps sain mais l’esprit dément, s’imagine qu’il est tout de verre, se gardant de tout contact de crainte de se briser, mais donnant de sages conseils et se moquant de tous les métiers, qui sont autant de rôles sur la scène de la comédie sociale.
De ce point de vue, l’époque moderne, dans son usage incessant du verre, par exemple, dans ce qu’on appelle des gratte-ciel, dans ses bureaux qu’on dit paysagers, dans ses outils de laboratoire, tubes à essai et cornues, époque de la transparence, est l’époque élue de la folie, de la stérilité et de la terreur.
La langue des politiques nous a alertés sur cet envahissement. Ainsi au président de Peugeot sera-t-il demandé par le ministre du Redressement productif de « faire toute la transparence nécessaire  ». (Le Monde, 12 juillet 2012, p.15.) Ainsi le président de la République demandera-t-il à l’Europe « une transparence telle qu’elle cesse d’être une forteresse technocratique… ». (Le Nouvel Observateur, 19 avril 2012. Le plus troublant : Benoît XVI, 236e pape de l’Église catholique, pourrait-il être le dernier, en raison de l’absence de transparence avérée du Vatican ? (Die Zeit, 26 juillet 2012) .
C’est du cœur d’un État totalitaire qu’est venue cependant cette injonction à la transparence, sous le nom de Glasnost, en 1985, pour assurer, disait son malheureux promoteur, la liberté d’expression et la visibilité des informations.
Cette obsession de la transparence – qui se voudrait dictée par la raison et par la morale – est en fait la dernière étape d’une fantasmagorie née avec les Lumières, qui prétendaient à la transparence absolue d’une humanité qui, une fois qu’elle serait régénérée, deviendrait capable de rayonner dans son épaisseur.

Le projet des Lumières, dans ce cas, s’abîme étrangement dans les magies de l’illuminisme. Et le règne de la Raison, dans un occultisme noir.
C’est en effet une fantasmagorie à la Hoffmann et à la Goethe, ou à la Louis Lambert, qui lance la mode puis la tyrannie de la transparence.
Mesmer, le premier, convoque autour de son baquet les grands névrosés du temps et les esprits fragiles. Il fait circuler entre eux un fluide universel, émané dit-il du magnétisme cosmique. De proche en proche, les patients sont saisis de tremblements, de vapeurs, une chaîne se forme, chacun devient partie d’un tout. D’étranges phénomènes accompagnent ces crises mesmériques : un chien mort est ramené à la vie, un somnambule peut voir l’intérieur de son corps pendant qu’il est magnétisé. Le mesmérisme devient une théorie politique dont la devise sera l’Harmonie universelle.
Plus que Marat dans ses recherches sur l’électricité, Brissot, le révolutionnaire, manifeste son attachement au phénomène du magnétisme, qu’il dit avoir été annoncé par Jean-Jacques Rousseau : « Le magnétisme est un moyen de rapprocher les états, les riches et les pauvres », affirme-t-il dans sa profession de foi.
Le magnétisme animal de Mesmer est par le toucher des corps ce que le Panoptique de Bentham est à la vue : l’idéal d’une parfaite transparence du corps social, mettant en contact la partie avec le tout, l’inférieur avec le supérieur, le monde avec l’univers, l’individu avec la masse, le mort avec le vivant et, par une sorte d’aimantation universelle, plongeant tous les êtres, devenus transparents les uns aux autres, dans une seule et même extase.
Brissot cite ces propos dans une lettre à son ami Lavater, un autre prophète de la transparence. Lavater est l’inventeur de la physiognomonie, une physionomie prétendue scientifique, où les traits du visage trahissent son for intérieur : l’intérieur expliqué par l’extérieur. Le visage est le miroir de l’âme, mais un miroir capable encore de « catoptromancie », doué du pouvoir de révéler quels liens secrets nous entretenons avec l’animal dont le darwinisme nous assurera plus tard que nous sommes le descendant…
La fortune de cet homme au visage de verre sera multiple : elle devient la phrénologie chez Gall, ou de l’art de connaître les facultés d’un individu en palpant les bosses de son crâne.
Enfin, un terme, provisoire sans doute, de cette volonté de sonder le secret des consciences à travers le mur que la peau du visage oppose à notre saisie sera la mise au point, avec Lombroso, de l’anthropologie criminelle, c'est-à-dire des possibilités de distinguer dans l’opacité du corps social les délinquants potentiels en étudiant les stigmata degenerationis marqués dans leurs traits aussi sûrement que les caractères de la lettre écarlate dans la nouvelle de Nathanaël Hawthorne.

Une voix dissonante dans cette union sacrée autour d’une transparence du corps social, est celle – faut-il s’en étonner ? – du marquis de Sade. C’est dans La Nouvelle Justine, en 1800, qu’il écrit ces lignes : « Si Dieu a formé l’âme humaine, il l’a formée de quelque essence : c’est dans l’esprit ou dans la matière qu’il a puisé. [...] Mais si l’âme a été formée de matière, elle ne peut être immortelle. Dieu, si vous voulez, a pu spiritualiser, diaphaniser de la matière jusqu’à l’impalpabilité, mais il ne peut la rendre immortelle car ce qui eut un commencement doit nécessairement avoir une fin. »
« Diaphanéiser » la matière, faire de l’être humain et de ses mobiles, de ses transports, de son geste et de ses mots, un milieu absolument transparent… En vérité, semble nous rappeler Sade, croire en la transparence de l’homme, c’est commettre un péché d’angélisme. Qui veut faire l’ange fait la bête, et qui s’imagine que le magnétisme de l’harmonie universelle nous conduira au sommet de l’évolution des êtres organisés, voire à la perfection d’un être aussi lumineux qu’un ange, ne nous fait jamais rencontrer que la créature simiesque qui grimace à sa base.
Il est curieux au fond que ce soit un athée comme Sade, au cœur de la tourmente révolutionnaire, à nous rappeler que l’homme n’est pas un être transparent mais troublé, opacifié, noirci par les traces du péché originel qui le destine à la mort…

En attendant, retournons à la conduite des affaires publiques. Ce que le toucher était au magnétisme de Mesmer, la vue le sera, au Panoptique de Bentham.
Cette machine de pierre, en 1786, deviendra le prototype des machines carcérales, prisons de force et asiles de fous, mais aussi hôpitaux pour malheureux et écoles pour enfants, partout où l’homme doit être, à chaque instant de sa vie, surveillé et puni.
« Nouveau Fourier d’une société policière », comme l’écrira Michel Foucault (Michel Foucault, « L’œil du Pouvoir », in Jeremy Bentham, Le Panoptique, Paris, Belfond, 1977, p. 9.) , Bentham résout là le problème de l’entière visibilité des corps, des individus, des choses, sous un regard centralisé. Ledoux déjà, aux salines d’Arc-et-Senans, avait réalisé cette construction circulaire dont un regard peut, régulièrement, faire le tour, pour s’assurer du fonctionnement de chacune des parties. Mais ici se surajoute cet œil du pouvoir qui, isolé dans une tour centrale, peut plonger dans les cellules de tous les prisonniers, disposées de manière radiale, réalisant le fantasme d’un œil omnivoyant et omniscient. Plus un seul coin d’ombre : l’homme honnête n’a rien à cacher. Et le méchant deviendra vertueux du fait même qu’il sera en quelque sorte placé sous le regard de Dieu.
Quelle responsabilité Rousseau tient-il dans ce récit de la transparence à l’obstacle, pour reprendre le beau titre de Jean Starobinski ? Rousseau garde la nostalgie de l’enfance, quand « les dieux lisaient dans nos cœurs ». Mais, parvenu à l’âge d’homme, dans un temps abandonné des dieux, quelle est donc cette société dont il rêve ? une société transparente, à la fois visible et lisible en chacune de ses parties, sans zones aménagées par les privilèges du pouvoir royal ou par les prérogatives d’un corps, de sorte que chacun, du point qu’il occupe puisse voir l’ensemble de la société, de sorte qu’une société idéale n’aurait plus de représentants mais où tout ce que le peuple a à faire, il le ferait par lui-même, chacun sous le regard de tous et tous se connaissant mutuellement et s’entreregardant.

Le Panoptique, de fait, n’est pas longtemps resté limité à l’univers particulier de la faute : il a vite été étendu au monde entier, bons et méchants confondus, comme si la modernité était le monde entier devenu coupable ou bien insensé.
Le Panoptique est devenu notre monde. Le premier à s’en être alarmé, c’est Dostoïevski, dans ses Notes du sous-sol, à propos de la visite qu’il fait au Crystal Palace, bâti pour l’Exposition universelle de Londres en 1851.
La modernité occidentale avait été imaginée comme un palais de cristal, une bulle protégée des aléas de l’Histoire et des agressions extérieures. Dostoïevski est l’un des premiers à comprendre le devenir de la modernité, lors de sa visite à cette immense serre de verre climatisée qui abritait 17 000 exposants et une foule immense venue s’y amuser. S’opposant à Tchernychevski, qui était socialiste, athée, féministe mais aussi utilitariste et utopiste, il réfute les thèses de son roman Que faire, écrit en 1863, où était annoncé « un Homme nouveau » qui, une fois la question sociale résolue, vivrait dans un pays communautaire en verre et en métal, dans un éternel printemps du consensus, pareil à l’Harmonie universelle imaginée par Mesmer. Dostoïevski, tout à l’inverse, comprend vers quel horizon se dirige l’Occident, un immense intérieur climatisé, un habitacle protecteur, une grande couveuse immunitaire dans lequel l’individu renoncerait à sa propre intériorité.

En France, cependant, c’est un thuriféraire du communisme et du spiritisme, un disciple de Mesmer et de Marx, je veux parler d’André Breton, qui prétend, en 1942, fonder un nouveau mythe, celui des grands esprits diaphanes, des grands génies ancêtres des surréalistes, qui circuleraient invisibles parmi nous, et qu’il appellera « les Grands Transparents ». Il est alors dans le droit fil des Illuminés de Gérard de Nerval.
Il avait, en 1919, commencé son œuvre avec Les Champs magnétiques, qui n’était pas déjà sans évoquer en effet un certain baquet mesmérien. Manquaient encore les spectres de la modernité.

Je voudrais conclure en me fondant sur un sol plus ferme que celui des tables tournantes et des utopies totalitaires : celui des sciences dures.
Grâce à l’imagerie par résonance magnétique, le corps de l’homme est devenu entièrement transparent. Il est désormais possible d’obtenir de lui des millions d’images tranchées comme d’un feuilleté, les coupes infinitésimales d’une anatomie, les vaisseaux, les muscles, les tendons, les os et les organes, et bien sûr, d’une investigation en profondeur qui peut aller jusqu’au cœur de la cellule. Nous sommes loin des leçons qu’on donnait au théâtre d’anatomie de Padoue, à la lueur tremblante de quelques bougies.
Cette transparence absolue du corps a commencé dans les années trente, à Dresde, avec la création d’un « Homme de verre » à travers la peau duquel on voyait les organes, les artères, les veines, les nerfs. Un exemplaire, je m’en souviens, était dans mon enfance présenté au palais de la Découverte, à Paris. Le chancelier Hitler avait été si fasciné par cet homme transparent et ordonné, qu’il fut reproduit dans toutes les écoles de l’État national-socialiste.
Oui, c’est en effet admirable que ce corps cristallin où plus rien ne reste dans l’ombre. Pourtant quand il vous faudra aller chez un médecin, le praticien, derrière son bureau, ne se lèvera plus pour vous palper, vous ausculter, examiner votre peau, vous flairer, sonder à l’occasion, d’un doigt indiscret, vos entrailles, moins encore verra-t-il au premier coup d’œil, à votre teint, à la couleur de vos yeux, à la lourdeur de votre haleine, comme le médecin de Jules Romains, de quel mal secret vous souffrez, moins encore, sera-t-il en mesure, au trouble de vos urines regardées en transparence, de deviner de quelle morbide affection vous êtes la proie. Non, votre corps réel ne l’intéressera pas plus que votre corps de verre. Transparent, votre corps est devenu invisible, une ombre parmi les ombres et votre médecin n’osera pas plus le toucher qu’on n’ose porter la main sur des fantômes. Rappelez-vous dans la Montagne magique l’horreur de Hans Castorp à découvrir les poumons radiographiés de sa bien-aimée, Claudia, réduits à une plaque de verre. Vous êtes devenu la victime d’une reductio ad imaginem.
Ainsi de l’être humain, ainsi de sa représentation. En histoire de l’art, on s’est longtemps servi de la projection de diapositives. J’ai connu un historien d’art qui n’avait jamais vu de visu les tableaux dont il dissertait savamment la composition sur l’écran. Et aujourd’hui, la mode a été prise dans les musées de découper et d’éclairer violemment les tableaux sur des cimaises plongées dans la nuit comme s’il s’agissait de diapositives.
Il n’y a pas que le corps de l’homme à avoir disparu, les œuvres d’art qui témoignent de sa présence sont aussi devenues virtuelles, transparentes. Conséquence ultime : entraîné par le mouvement, l’art a sombré à son tour dans le néant du conceptuel.

À cela, et pour ne pas quitter la transparence et l’obscurité des corps matériels, puis-je préférer un autre mystère, que la science a baptisé « le paradoxe d’Olbers » ? Pourquoi le ciel nocturne est-il si noir, alors qu’il est rempli de milliards d’étoiles qui sont chacune plus lumineuses que mille soleils ? C’est Edgar Poe le premier, en littérature, qui a posé cette question dans l’un de ses poèmes. Et je laisserai à mes éminents confrères cosmologues le soin de donner la réponse, qui est loin d’être transparente.

 

Jean Clair


De son vrai nom Gérard Régnier, Jean Clair est un conservateur général du patrimoine, écrivain, grand critique et historien d’art, "essayiste du désenchantement" et volontiers polémiste.

Né dans un milieu paysan laissant peu de places aux mots, fils d'un Morvandiau de tradition socialiste et d'une Mayennaise de tradition catholique venus s’installer à Paris, Jean Clair se définit comme un créateur introverti et atrabilaire. D’abord scolarisé aux lycées Jacques Decour et Carnot, après une hypokhâgne au lycée Henri-IV, il poursuit des études de lettres et d’histoire de l’art à la Sorbonne, d’où il sort docteur ès lettres. Il est également titulaire d’un doctorat de philosophie en art du Fogg Art Museum de l'Université Harvard.

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